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Strasbourg : les invisibles de la ligne 14

Strasbourg : les invisibles de la ligne 14

Strasbourg : les invisibles de la ligne 14

À l’arrière du bus 14, le matin schizophrène se prend pour Poséidon, secouant les passagers à moitié endormis comme des brindilles fragiles au milieu des vagues déchaînées.L’océan urbain émerge d’une nuit animée, en témoigne les cadavres de canettes Heineken entassées sur le rivage au pied d’un marronnier blasé.

Pas de Léonardo DiCaprio claquant des dents, ni de Kate Winslet en robe de princesse. Ce Titanic-là, de plus de dix tonnes, est piloté par un employé concentré de la CTS qui termine son service, transporte les petites gens, les ombres qui se lèvent tôt pour gagner un semblant de croûte, vider des corbeilles pleines de papier recyclé dans les bureaux désertés du Wacken, torcher des grabataires contre le SMIC dans un EHPAD de l’Eurométropole, décharger des palettes imposantes de colis dans l’un des entrepôts de la Meinau, remplir les rayons d’un Lidl de flacons de ketchup et de litières pour chats.

Prochain arrêt «Kibitzenau».

Emmitouflés dans des sweats à capuche trop grands, les corps fatigués se cherchent et se fuient à la fois.Il y a de la compassion dans les regards, de la colère et du dégoût aussi.L’haleine chargée d’un petit-déjeuner pris à la hâte pour se donner du courage, voire d’un fond de jus de chaussette, imprègne les masques qui jouent au chat et à la souris avec des nez luisants.Le souffle se perd sur les vitres du convoi et la buée disparaît aussi vite qu’elle est apparue.L’éphémère de la respiration, des pensées, des doutes, d’un paysage qui se découvre au bon vouloir du soleil qui ramène un peu d’humanité sur les visages cernés.

Je repense à la petite dernière qui ne tardera pas à se réveiller, interrompu dans ma rêverie par une affiche à l’effigie d’Eric Zemmour, arborant une moustache d’un autre temps et une bite dessinée au marqueur sur le front.Si la vie était un mauvais épisode desSimpson, si ViktorOrbán étaitMattGroening, si la France avait les airs nauséabondsde Springsfield,l’animateurdeCNewsprivé d’antenne interpréterait le plus naturellement dumonde CharlesMontgomery Burns,Apuse nommerait Francis et la guillotine trancherait lestêtes plusrapidement que la descente d’un pack de six.

Le ton des élections présidentielles est donné.Peu importe qui sera élu, peu importe la couleur du résultat.Rouge, vert, bleu, noir ou rose, nous savons déjà que celles et ceux qui prennent le bus 14 à l’aube continueront de le prendre le lendemain du 24 avril 2022, parce que nous venons de là où le choix est un luxe, où ramener sa paie est une obligation.

Strasbourg : les invisibles de la ligne 14

Qu’il neige, qu’il pleuve, qu’il vente, même si les carcasses craquent de douleur à force de répéter le même mouvement encore et encore, à 4h56, il faudra se rabattre vers le point de ramassage, mutiques, parfois mal lunés, comme un veau qu’on emmène à l’abattoir, une carte Badgéo à la main, pour faire le trajet entre son domicile et l’Enfer, parce qu’il y a la queue même devant la porte de l’Enfer et que le videur est logé à la même enseigne que nous.

On zyeute son smartphone pour faire passer le temps, priant pour que le bus n’arrive jamais à destination, dévisagés par le regard fier d’un mannequin Ralph Lauren prêt à sortir d’un magazine gratuit pour vous bouffer, vous et ce que les économistes appellent la précarité ou le seuil de pauvreté.SurInstagram, les influenceuses bronzent, les influenceurs se musclent aubotox etse pavanent dansde somptueusesvillas.Autour de moi, le silence entrecoupé par les pylônes électriques quigrésillentcomme des cigales en plein mois d’octobre et quelques murmures de la ventilation qui tente de dialoguer.Le bruit du moteur, des accélérations, des freinages, du pot d’échappement et l’odeur des sièges poussiéreux qui donnent le mal de transport et rappellent les trajets estivaux interminables depuis Eckbolsheim pour aller voir la mer, deux semaines par an, quand le budget le permettait et quand la Clio démarrait.

J’étais un enfant qui ne se rendait pas compte des sacrifices de son père pour louer chaque année un mobile-home à Juan-les-Pins et nous donner un semblant de normalité.Le daron,maintenant c’est moi, et mes lardonseux aussiveulent plus que les miettes des enfants-rois.Mon père, ce héros qui portait un sac de ciment sur chaque épaule sans sourciller et qui passait ces week-ends à travailler aunoirpour voir briller nos yeux lorsqu’il se pointait avec deux places de cinéma pour aller voir les Tortues Ninja.

Je lui dois ce que je suis.

Chaque tartine beurrée de ses mains abîmées pour nous motiver avant d’aller à l’école.Une fameuse pairede AirJordan pour ressembler à mes copains du collège.Des nuits entières à dormir sur le canapé pour nous laisser une chambre chauffée et un peu d’intimité.Sa dignité à cravacher, sans magouiller, pour gagner de l’argent honnêtement, de l’argent propre, qui se battait pour faire le bien autour de lui peu importe la couleur de peau de l’autre, sa religion ou sa nationalité, qui partageait le vide de ses poches trouées et la richesse de ses conseils.«Comme tu traites tes parents, les enfants te traiteront» qu’il disait .Un sacré bonhomme qui assumait qui il était.

Un invisible de lafutureligne 14 qui répétait en boucle que la vie est peut-êtrecruelle, mais que juste pour quelques heures de bonheur, tout ça vaut le coup.

La nostalgie m’aide ce matin, regarder passer lesvoitures enécoutant quelques titressur Spotifyaussi.Les teintes orangées, rousses, marrons des feuilles se mêlent à la voix déchirée et déchirante de Billie Holiday.

L’automne est ma saison préférée.

Les secondes chutent.Les jours rétrécissent.Les silhouettes aux airs sévères évoluent les mains dans les poches et toussent.Le vent emballe les cheveux des amoureux qui sortent sonnés duKalt.Les nuages dansent et versent quelques larmes, et déjàau loin, le bus 14 trace sa route,arroséd’une lumière si blonde, qu’on croirait qu’il neige de l’or sur Strasbourg.

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