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« Pour les artistes populaires de l’autre côté du périphérique, ne pas plaire à tout le monde n’est pas grande affaire »

« Pour les artistes populaires de l’autre côté du périphérique, ne pas plaire à tout le monde n’est pas grande affaire »

« Pour les artistes populaires de l’autre côté du périphérique, ne pas plaire à tout le monde n’est pas grande affaire »

Chronique. L’actualité cinématographique prend parfois des chemins détournés très inattendus. Alors que Netflix organise son premier « Film Club » à la Cinémathèque de Paris (jusqu’au 13 décembre) et à l’Institut Lumière de Lyon (jusqu’au 14), qu’Amazon ouvre un espace temporaire à Paris (jusqu’au 12) pour faire découvrir ses productions au public, que les salles n’ont pas retrouvé leur fréquentation d’avant la pandémie et que le cinéma indépendant s’inquiète pour son avenir justement à cause de la popularité croissante des plates-formes et d’une désaffection du public pour les salles, voilà qu’un film ravive un grand classique des antagonismes français : l’opposition Paris-province.

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Ce film, c’est Les Bodin’s en Thaïlande. Sorti le 17 novembre, le long-métrage de Frédéric Forestier trône cette semaine à la troisième place du podium des films les plus vus en France. Derrière les deux blockbusters américains Encanto, la fantastique famille Madrigal et SOS Fantômes : l’héritage, mais devant Madres paralelas, le nouveau Pedro Almodovar. Trois semaines après leur sortie, les aventures exotiques de Maria et Christian Bodin, les deux personnages hauts en couleur inventés il y a déjà vingt-sept ans par Vincent Dubois et Jean-Christian Fraiscinet, poursuivent une surprenante carrière en salle avec plus de 1,1 million de spectateurs. Les deux précédents films de ce duo comique formé en Indre-et-Loire en 1994 – Mariage chez les Bodin’s (2008) et Amélie au pays des Bodin’s (2010) – avaient respectivement séduit 76 000 et 102 000 personnes.

Une bizarrerie

C’est dire si le succès actuel de ce troisième volet tient lieu de phénomène dans le paysage déprimé des sorties de films. Antihéros du monde moderne, chantres de la ruralité qui n’ont pas attendu « L’amour est dans le pré » pour défendre le monde paysan et, au-delà, la France périurbaine, les Bodin’s mère et vieux garçon défient les lois du box-office. Et ce d’autant plus que le film n’est projeté que dans deux salles parisiennes (pour un total de moins de 30 000 entrées) contre près de 500 en région. Il a suffi d’une dépêche de l’Agence France-Presse, le 1er décembre, titrée « Les Bodin’s, le succès comique qui ne passe pas par la capitale », pour que chacun dissèque cette bizarrerie qui voit une (grande) partie de l’Hexagone rire quand l’autre ignore tout simplement que l’objet de cette rigolade existe.

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« Pour les artistes populaires de l’autre côté du périphérique, ne pas plaire à tout le monde n’est pas grande affaire »

Le terrain a tout du champ boueux, propice aux dérapages et aux raccourcis. Bon goût contre rire épais, « vraies » gens contre élites coupées des réalités et snobant le divertissement populaire… le discours fait florès en politique comme en culture. Dans le quotidien La Montagne, l’économiste Jean Latreille, auteur de Cinoche et société. Les intuitions sociologiques du cinéma populaire (L’Harmattan, 2019), résume avec mesure le débat. « Les Bodin’s, par leur propre exemple, permettent à leur public de revendiquer la fierté d’être du côté de ceux qui ne s’adapteront jamais ni à la technologie moderne, ni aux valeurs politiquement correctes, ni à la mode, ni à la différence de rythmes qui sépare radicalement la France des terroirs et celle des grandes villes. Dans cette opposition assumée, les petits ressortent plus forts que ceux qui aspiraient “à conquérir Paris”. »

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