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Derrière le rejet de la fusion Agir/Horizons, la dernière guerre des droites

Derrière le rejet de la fusion Agir/Horizons, la dernière guerre des droites

Derrière le rejet de la fusion Agir/Horizons, la dernière guerre des droites

Édouard Philippe n'est pas content, mais alors pas du tout. Comme je l'écrivais il y a quinze jours, l'ambiance continue d'être glaciale entre l'ancien Premier ministre et Emmanuel Macron : « Je ne demande rien. Mais je n'ai pas envie qu'on m'emmerde, puisque c'est un terme à la mode », a balancé le premier à L'Opinion en début de semaine. Les macronistes accusent le maire du Havre de ne pas être suffisamment loyal, et de ne pas faire assez campagne pour Emmanuel Macron. Les fans d'Édouard considèrent que leur champion est méprisé par l'Elysée. Et surtout, l'initiateur du parti Horizons n'a pas apprécié que la fusion avec la formation Agir ne se fasse pas, sur ordre présidentiel.

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L'Elysée aurait été jusqu'à laisser entrevoir la possibilité pour Franck Riester, aujourd'hui ministre délégué chargé du commerce extérieur et aujourd'hui président d'Agir, d'être nommé à la présidence du château de Versailles après l'élection, alors que le mandat de Catherine Pégard est officiellement terminé (elle assure l'intérim en attendant une nouvelle nomination). Cette éventuelle récompense, ce poste grand luxe, pourrait plaire à Riester, ancien porte-parole de Nicolas Sarkozy, devenu au début du quinquennat ministre de la Culture... « C'est bien la DRH façon Macron ! », raille un ancien proche du président. Quoi qu'il en soit, depuis qu'Édouard Philippe a exprimé sa (très forte) mauvaise humeur, les macronistes tentent de faire de la câlinothérapie. Reste que fusion il n'y aura pas, alors que quelques mois plutôt celle ci ne faisait pas l'ombre d'un débat au sein de l'exécutif et de la majorité.

Le péché originel d'Édouard

Mais derrière l'arrêt de la fusion entre Horizons, le parti mouvement qu'Édouard Philippe a lancé à l'automne en grande pompe, et « Agir, la droite constructive », ce parti officiellement fondé à la fin 2017 par plusieurs transfuges des LR, plusieurs histoires de la droite française se jouent en une... Emmanuel Macron et Édouard Philippe ne sont en réalité pas les seuls acteurs de ce dernier psychodrame. Pour le comprendre, il faut revenir un peu en arrière. « Tout commence avec le péché originel d'Édouard », me confie un homme, on va l'appeler « Jacques », spécialiste du « et de droite et de gauche », et qui connaît une bonne partie des secrets de la macronie depuis la campagne de 2017. Ce dernier me rappelle ainsi qu'à l'origine, les premiers initiateurs d'« Agir » étaient issus de la mouvance Juppé, dépités que leur champion ait été éliminé de la primaire LR. Ces derniers se sont vite réunis au cours de la campagne de 2017 et se sont mis dans la tête de proposer à Édouard Philippe, qui n'était pas encore le Premier ministre d'Emmanuel Macron, de fonder « une maison potentielle. C'était dans la droite ligne d'une filiation juppéiste », nous confie notre témoin clé.

À la manœuvre, on trouve alors une discrète élue de la Manche qui connaît bien les parents d'Isabelle Juppé qui sont installés dans le département. Toutes ces bonnes volontés pensaient alors trouver leur place auprès du maire du Havre une fois sa nomination à Matignon actée. Sauf qu'Édouard Philippe commet « l'erreur de n'accepter ni l'étiquette LREM, ni cette maison pourtant faite pour lui à la base. En fait, dès lors que Philippe refusait cette offre de service, le noyau initial d'Agir aurait dû s'arrêter là. Et pourtant, ils ont continué la construction de cette maison sans but ni réel chef ».

Casus belli à la sauce béarnaise et... normande

Derrière le rejet de la fusion Agir/Horizons, la dernière guerre des droites

Le parti Agir est alors lancé à l'automne 2017. Cette « formation » est tellement « gazeuze » pour reprendre le terme d'un Jean Luc Mélenchon (qui l'utilise pour qualifier la France Insoumise), qu'il faudra plus de deux ans et demi pour qu'un groupe Agir se constitue à l'Assemblée Nationale (les élus en question étaient jusqu'en 2020 rattachés au Modem). Cela se sait peu, mais justement François Bayrou et Édouard Philippe se détestent. Le second n'a jamais pardonné au premier d'avoir commencé à négocier avec Gérard Collomb son ralliement à Emmanuel Macron dès l'été 2016, alors que le maire de Pau soutenait officiellement à l'époque Alain Juppé. Et le béarnais n'a alors pas du tout intérêt lors de la prochaine législature de se retrouver avec un groupe de centre droit plus important (en cas de fusion Agir Horizons) que son groupe Modem. Pour lui, c'est tout simplement un casus belli.

Mais dans la partie qui se joue, il faut également prendre en compte un homme qui compte bien, rien de moins, devenir le futur Premier ministre d'Emmanuel Macron. Il s'agit de Bruno Le Maire, l'actuel ministre de l'Économie, auréolé de son action de « sauvetage » de l'économie en ces temps de pandémie. « Avec Bayrou, Bruno est l'autre personne qui ne veut surtout pas qu'Édouard Philippe réussisse son hold-up sur Agir. Lui se rêve soit en prochain grand ministre des Affaires étrangères, soit en futur Premier ministre en cas de réélection de Macron », décrypte notre Jacques. Il faut alors se souvenir que Franck Riester, comme Thierry Solère, conseiller politique d'Emmanuel Macron à l'Elysée, sont en réalité des soutiens de Bruno Le Maire (depuis la primaire LR à l'automne 2016).

La « bande du Bellota-Bellota »

La « bande du Bellota-Bellota » (du nom de ce restaurant des beaux quartiers où se rassemblait dès 2012 Benoist Apparu, Bruno Le Maire, Franck Riester mais surtout Édouard Philippe, Thierry Solère, Gérald Darmanin) a bien explosé en vol sous la macronie. Ainsi, depuis qu'Édouard Philippe s'est rapproché de Christian Estrosi et de sa « France audacieuse » (mouvement qui a rejoint en décembre dernier... Horizons), les soutiens de Bruno Le Maire se sentent quelque peu menacés, et le ministre de l'Économie quelque peu lui-aussi... « On est en fait en train d'assister à une nouvelle guerre des droites. C'est le plus grand mensonge de ce dernier quinquennat, les guerres gauche-droite mais aussi internes à la droite ou à la gauche ont continué au cœur de la majorité. Qu'on le veuille ou non, sans la gauche et la droite, sans ce clivage structurant de la vie politique française, c'est comme si tu enlevais le sel d'un plat, ça devient insipide ». Décidément, Jacques a le sens de la formule.

Auberge espagnole

Pour compléter ce tableau détonnant, le groupe Agir à l'Assemblée Nationale est devenu une véritable auberge espagnole depuis sa création. À tel point que le président du groupe, Olivier Becht, député du Haut-Rhin, n'est autre qu'un... ancien socialiste. Au sein de ce groupe, on trouve ainsi des anciens LR, des anciens UDI, des anciens PS, et des anciens... LREM, en relative rupture de ban. Mais, alors, quel est l'intérêt politique d'Édouard Philippe de fusionner avec cette formation si baroque ? En réalisant cette opération, l'objectif initial du maire du Havre, et de ses conseillers, notamment Gilles Boyer, c'est de mettre la main sur le « pactole » des 21 circonscriptions actuelles des députés Agir en vue des prochaines législatives. Car, jusqu'à maintenant, le nouveau parti Horizons d'Édouard Philippe ne bénéficie pas de financements publics aux partis indexés sur le nombre des parlementaires...

Pour l'instant, Horizons ne vit que des dons privés et des adhésions à 30 euros. Insuffisant pour celui qui ne cache pas ses ambitions présidentielles pour 2027. C'est la raison principale pour laquelle Bayrou, Le Maire, mais aussi Macron ont fini par empêcher toute fusion avec Agir. « L'égo présidentiel ne peut pas supporter que dès le 25 avril, au lendemain du second tour, on sera en fait déjà en train de parler de 2027, surtout alors qu'Édouard Philippe lui faisait déjà de l'ombre quand il était à Matignon et que c'est pourquoi le président a décidé de s'en séparer », balance Jacques. En 2017, Emmanuel Macron avait un église (LREM), mais ne souhaitait pas de chapelles, cinq ans plus tard, il n'a plus vraiment d'église, mais toujours pas de chapelles. En attendant, la « maison commune » censée rassembler toutes les forces de la future majorité, n'est pas prête d'avoir des fondations solides.

Marc Endeweld

7 mn

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