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Rapport au temps : «Il faut ralentir, pour davantage d’équité sociale»

Rapport au temps : «Il faut ralentir, pour davantage d’équité sociale»

Rapport au temps : «Il faut ralentir, pour davantage d’équité sociale»

Professeur de sociologie urbaine à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), Vincent Kaufmann est aussi directeur scientifique du Forum vies mobiles, un think-tank dédié aux questions de mobilité. Dans son ouvrage Pour en finir avec la vitesse (L’Aube, 2021), coécrit avec Tom Dubois, Christophe Gay et Sylvie Landriève, il appelle à sortir du modèle inégalitaire de la vitesse.

Dans votre dernier essai, vous rappelez que se déplacer rapidement est surtout l’apanage d’une population aisée, diplômée et masculine. Comment expliquer les disparités d’accès à la vitesse ?

Nos territoires ont été aménagés sur le modèle carboné de la voiture, qui reste inaccessible aux petits revenus. La vitesse coûte cher ; un smic ne permet pas de payer 150 km de trajet quotidien. Taxer aveuglément les carburants pénalise donc davantage les personnes modestes que celles bien dotées économiquement, même si ce sont ces dernières qui parcourent statistiquement le plus de kilomètres. C’est injuste et inefficace ; le mouvement des Gilets Jaunes l’a souligné. Par ailleurs, il est important de relever une autre inégalité d’accès à la vitesse, celle de genre. Les femmes se déplacent moins, moins vite et moins loin que les hommes. Cet élément statistique est souvent ignoré, il est pourtant révélateur de la domination masculine et du partage sexiste des tâches.

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Ralentir est à vos yeux un impératif démocratique. Pourquoi ?

L’idée de ralentir pour davantage d’équité sociale peut sembler contre-intuitive, car cela va à l’encontre d’une logique capitaliste tendue vers l’optimisation et l’accélération permanente. La politique française actuelle, centrée sur l’innovation technologique, vise à aller toujours plus loin, en moins de temps. C’est un cercle vicieux dont il faut sortir. Paradoxalement, augmenter la vitesse des déplacements ne fait pas gagner de temps – on ne passe pas moins de temps dans les transports – mais cela permet d’habiter plus loin de son travail et de ses activités. A l’échelle nationale, la vitesse pour tous est une illusion, elle aspire la création de richesse dans les grands centres urbains, au détriment du reste du territoire. Aujourd’hui plus d’un Français sur deux aspire à un ralentissement des rythmes de vie : la question mérite d’être placée dans le débat électoral.

Comment peut-on sortir de la vitesse ?

L’enjeu majeur est de vivre à nouveau dans une relative proximité, au sein de villes petites et moyennes bien équipées, dont l’accessibilité serait assurée par le train, davantage que par l’automobile. Réaliser une telle ambition nécessite de faire du chemin de fer la colonne vertébrale du système de mobilité. Or aujourd’hui la France est l’un des pays d’Europe où le réseau ferroviaire est en très mauvais état, avec une partie quasi-abandonnée. Et les montants d’investissements prévus pour le rénover ne permettront pas une prochaine remise en état. J’appelle à un renversement des vitesses : l’idéal serait que la voiture devienne un mode de déplacement lent, surtout dévolu à une desserte fine, et que le train assure l’essentiel des besoins de vitesse sur les grandes distances.

Espace de débats pour interroger les changements du monde, le Procès du siècle se tient chaque lundi à l’auditorium du Mucem à Marseille. «Libération», partenaire de l’événement, proposera jusqu’en mars, articles, interviews et tribunes. Thématique du mois de janvier : le temps. Informations et réservations sur le site du musée.
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