#

«Possible», une nouvelle de Jennifer Murzeau

«Possible», une nouvelle de Jennifer Murzeau

«Possible», une nouvelle de Jennifer Murzeau

Céleste Solac avait joué. Et elle avait gagné. Ou perdu.

Avachie dans son canapé, sa lettre de licenciement entre les mains, une sensation de vertige pénible dans le ventre, elle n’était plus sûre. Voilà des mois et un burn-out qu’elle avait décidé de tourner le dos au jeu malsain auquel l’obligeait son entreprise moyennant un salaire confortable. Des mois qu’elle arrivait tard, partait tôt, répondait mal. Le management de la terreur n’avait plus de prise sur elle. Seules les rigolades avec un ou deux collègues comptaient encore un peu. Bienveillants, ils l’avaient mise en garde. Elle prenait des risques. Elle avait un crédit. Il faisait froid dehors. Elle avait balayé ces considérations sans envergure d’un revers de la main. Elle était excitée par le danger, galvanisée par un élan de sédition qu’elle ne s’était jamais permis. Il prenait fin avec ce morceau de papier semblait-il.

Elle n’éprouvait plus ni élan ni panache en ce vendredi après-midi, seule dans son salon dont le silence n’était vaguement écorché par instants que par les petits pas de la vieille dame du dessus. Dehors la pluie tombait sans discontinuer. Elle en avait d’ailleurs encore les cheveux humides, avait laissé ses vêtements trempés dans le couloir, reposait comme une méduse, en culotte, abritée du déluge. Pour combien de temps? Un sentiment de vulnérabilité la submergeait avec une vigueur comparable à celle de cette averse interminable. Elle craignait la colère du ciel, la fièvre des canicules, tout ce chaos que chacun s’employait à ignorer, elle la première la plupart du temps. Mais elle sentait bien que la pente était glissante, que l’humanité allait payer très cher son inconséquence et sa vanité. En une semaine, la Terre avait connu 50° au Canada et une ville qui disparaît en quelques heures d’autocombustion, des inondations apocalyptiques en Allemagne, des glissements de terrain meurtriers au Japon, un morceau d’océan en feu en raison d’une fuite de gaz, et des événements banals tels que famines, migrations ou marées noires.

Les notifications qui animaient l’écran de veille de son iPhone prêtaient presque à rire ces derniers jours tant l’accumulation de catastrophes environnementales semblait caricaturale. Mais Céleste regardait la pluie tomber, la tête lourde sur le dossier de son canapé et elle n’avait pas envie de rire. Elle n’avait envie de rien. Elle s’était pourtant engagée à passer à une fête organisée par Romain, un vieil ami perdu de vue puis croisé dans la rue deux semaines auparavant. Il avait eu l’air sincèrement heureux de la voir et sincèrement enthousiaste à l’idée qu’elle vienne. Elle lui avait demandé ce qu’il fêtait. Il avait répondu «absolument rien». Elle avait trouvé que c’était un excellent motif.

Mais là… Il pleuvait tellement fort… Elle était tellement virée… 38 ans, pas d’homme, ou trop, pas d’enfants, pas d’emploi, Céleste ne cochait plus aucune case. Elle attrapa son portable et commença à composer un message d’excuse à l’attention de Romain. Elle s’en voulait un peu. Se trouvait lâche et ennuyeuse. Les mots ne venaient pas, ou mal. La fête… Céleste ne savait même plus ce que c’était qu’une fête. La pandémie l’en avait privée si longuement. Elle avait intériorisé cette privation, s’en était accommodée, se saoulait derrière l’écran de son ordinateur avec des amis qui faisaient de même derrière le leur, retrouvait l’un ou l’autre de ses amants de temps en temps, avalait ainsi les mois austères sans émotions particulières, elle qui avait tant fait la fête dans sa vingtaine, anesthésiée peut-être, vieillie s’était-elle demandé en entendant certains soirs les clameurs de festivités clandestines. Alors, elle quittait son lit et, dans le noir, observait depuis sa chambre les silhouettes d’une petite dizaine de jeunes gens ivres et heureux.

Peut-être aurait-elle elle aussi bravé les interdictions juste une fois, pour danser ou seulement boire et parler, à plusieurs. Mais personne ne l’avait invitée à ce genre de rassemblement. Parce qu’ils n’existaient tout simplement pas dans ses sphères sociales. Ses amis avaient des enfants, le sens des responsabilités, beaucoup étaient partis vivre loin, ailleurs. Ils étaient passés à autre chose, semblaient souscrire à l’idée qu’il y avait un temps pour tout, que le leur n’était plus à la fête ou alors, exceptionnellement. Ils s’étaient repliés sur le domestique, avaient rétréci leurs horizons, accepté de suivre le tempo existentiel dicté par la norme. Elle se sentait parfois seule et vieille donc face aux jeunes gens dansants.

Mais il était bien trop tôt pour être vieille, pour être blasée. Elle avait prévu de ne pas l’être avant 80 ans bien tassés. Il fallait réagir. Céleste saisit le portable qui gisait dans sa main et effaça le message laborieux qu’elle avait commencé à rédiger. Puis, habituée aux caprices de son téléphone qui mourait parfois sans prévenir, elle nota l’adresse de l’événement au dos de sa lettre de licenciement. Comme un symbole. Cela lui paraissait à cet instant insurmontable mais elle irait à cette soirée. Parce que c’était une nécessité, un acte de résistance, parce qu’elle craignait que ce qui l’attendait en n’y allant pas ne l’enterre dans une sorte de dépression dont il serait très exigeant de s’extirper.

Soulagée d’avoir eu le courage de prendre cette décision radicale, Céleste s’autorisa à faire la méduse quelques minutes encore, quelques heures peut-être. La pluie battait les fenêtres désormais, poussée horizontalement par des rafales furieuses. Elle la regardait faire, saoulée de contemplation, ivre de rien. Elle ferma les yeux. Et s’endormit. Une vibration la réveilla deux heures plus tard.

Elle émergea douloureusement, la tête embrumée, l’esprit lesté de cette sieste coupable. En découvrant l’heure, elle passa une main lourde et incrédule le long de son visage puis déchiffra la notification. «En Allemagne, les inondations attirent un tourisme de catastrophe». Elle resta quelques secondes devant cette information, affligée, puis donna un coup de pouce déterminé sur la tranche de son portable pour l’éloigner d’elle, pour ne plus y penser. Maintenant il fallait quitter son identité de méduse, se lever, prendre une douche, s’habiller, se maquiller, sortir de l’appartement, sortir… Que d’épreuves, pensa-t-elle. N’écoutant que son courage, elle fit chacune de ces choses.

Dehors la pluie avait cessé. Céleste en tira un vif soulagement. Le ciel était encore lourd et les trottoirs trempés cependant. Mais elle avançait sans peine, sans inconfort, entre les terrasses de café qui se remplissaient doucement, où des gens prenaient place en se souriant. Au loin, au sol, une femme faisait la manche, un bébé dans les bras. Arrivée à son niveau et tandis qu’elle percevait sa supplique, Céleste hésita. Elle évitait de donner de l’argent à ceux qu’elle identifiait comme les esclaves d’une mafia qu’elle ne voulait surtout pas enrichir. Elle ralentit, en se demandant si elle avait de la monnaie puis pensa au supermarché, un peu plus loin. Elle acheta des gâteaux et de l’eau pour la mère, du lait en poudre deuxième âge pour le bébé, du champagne, pour sa soirée. A la caisse, elle eut un peu honte de ce mélange.

Puis elle pensa qu’elle n’aurait pas fait cela en temps normal, pas pris le temps de le faire. Elle avait toujours jugé qu’elle ne pouvait rien pour ces hommes ou femmes exploités par des barons de la mendicité qui venaient les cueillir le soir dans des Mercedes et ne leur laissaient de leur recette du jour que leurs yeux pour pleurer. Et Céleste trouvait si peu de raisons, de manière générale, de ralentir, de faire un détour, d’accueillir l’imprévu. Elle cavalait. Elle avait commencé à se foutre de son boulot mais ne s’était pas débarrassée pour autant de la cadence infernale d’une trentenaire urbaine, œuvrant dans le tertiaire, suant sur des machines d’une salle de sport, consommant des séries, organisant ses vacances des mois à l’avance. Ce rythme-là entrait profondément dans les êtres. Il les modelait. Sa lettre de licenciement, qu’elle sentait contre ses doigts en ce moment même, était comme un graal qui lui conférait un autre rapport au monde, rien de flamboyant bien sûr, elle ne changerait fondamentalement rien, mais elle avait un impact, un petit impact.

Elle revint vers cette dernière et offrit les victuailles. La femme tendit les mains pour les accueillir, le regard reconnaissant et inquiet. Elle demanda de l’argent à nouveau, d’une petite voix. Et Céleste mesura bien la faiblesse de son impact sur la vie de cette personne donc, à qui on réclamerait des comptes ce soir. De la tête, elle dit non, des yeux elle tâcha d’envoyer quelque chose, de l’humanité, un truc comme ça. Puis elle poursuivit son chemin, entre les terrasses désormais bien remplies. Le ciel s’éclaircissait et avec lui les voix. Céleste désirait devenir légère, de tout son cœur, mais craignait de débarquer à cette soirée dégoulinante de sa propre pesanteur. L’été était doux ici. Aujourd’hui en tout cas.

Elle ne connaissait rien des 50° du Canada, elle ne connaissait rien du quotidien de la femme qu’elle venait de croiser, elle pouvait vivre comme si ni l’un ni l’autre n’existait – elle y arrivait très bien d’habitude – ou au moins en ne les laissant pas l’empêcher de profiter de la douceur de l’air, de la beauté du crépuscule naissant qui commençait à se faire une place entre les nuages, mais elle n’y parvenait pas, et le feu et la misère faisaient poisser chacun de ses pas. Craignant que poursuivre son chemin sous terre ne la rende encore plus sombre et ne la fasse définitivement débarquer à la soirée dans la peau d’une franche dépressive, elle renonça à prendre le métro et marcha longtemps, se félicitant d’avoir opté pour des vêtements confortables et des baskets.

Sur le chemin se succédaient les rires, les sans-abris, le rose du ciel, les fientes de pigeons, le vert frémissant de l’été, les poubelles débordantes. Quand son téléphone lui indiqua qu’elle était arrivée à destination, Céleste s’immobilisa docilement devant une imposante porte cochère, ôta ses écouteurs, laissant Barbara chanter toute seule, et de lourdes basses se frayer un chemin jusqu’à elle. Une pulsion l’incita à tourner les talons. Cette musique, ce volume auraient dû l’exciter. Ils l’inquiétaient. En plus elle ne connaîtrait personne. Elle devrait siroter du vin blanc en enchaînant les cigarettes pour se donner une contenance, lancer des sourires de morte de faim à droite à gauche pour tenter d’exister, engager peut-être des conversations sans substance avec des gens sans intérêt, subir peut-être les monologues postillonnant du bourracho de service.

C’était une débauche d’énergie considérable pour une dépressive fraîchement licenciée comme elle. Non, il était sûrement plus sage de rentrer se coucher sans faire d’histoire. Elle pivota donc, mais tomba nez à nez avec une femme. Elles se cognèrent presque. Le visage de la femme s’illumina d’un sourire qui la transfigurait et hurlait la vie. Sublime. Céleste resta une seconde ou deux à le sonder.

- Vous partez déjà?- Je… Non.Céleste sourit elle aussi, mais sans atteindre le sublime, se sentit un peu niaise et sortit dans un geste trop brusque la lettre sur laquelle elle avait inscrit le code, le composa, tint la porte. Celle-ci ouvrait sur une immense cour pavée et arborée, entourée de ce qui fut une usine, qui n’était plus qu’une coquille vide. Les bâtiments étaient bas et imposants, percés de larges ouvertures aux vitres fêlées ou brisées. Un escalier en colimaçon s’élevait vers le toit, orange, comme une invitation chaleureuse au tétanos. La musique était cubaine, l’ambiance bon enfant, les convives innombrables. La femme et son sourire avaient disparu. Céleste progressait parmi les grappes de bavardages. Elle scrutait les visages, en trouva de sympathiques, mesura ses chances de débusquer un amant parmi eux, des paires de bras et d’yeux qu’elle pourrait ramener dans son salon, dans son lit, qui pourraient noyer un peu l’anxiété. Jugea le nombre d’hommes envisageables très honorable.

- Tu es venue!Romain se tenait devant elle, rayonnant, heureux, dévoré par un sourire qui le débordait. Cette allégresse atteignit Céleste de plein fouet, comme une onde, elle la traversa. Le temps d’une fraction de seconde, elle décolla la racine de ses cheveux, dressa les poils de ses bras, fit courir un frisson le long de son dos et souleva un peu son cœur. Mais la contagion ne dura pas. Romain était excité comme une puce et fut vite parti. En s’éloignant, il lui cria de se servir un verre, de se mélanger, il y avait plein de gens cools, il n’y avait même que ça, il revenait. Il était parti.

Céleste regarda l’heure. 21h15. Bon, elle resterait une petite heure. Ce serait très bien. Elle n’aurait pas démérité, elle serait venue et tant pis si ça ne prenait pas, elle aurait essayé, c’était le plus important, sûrement, songea-t-elle en se servant un généreux verre de vin blanc. Elle alluma une cigarette, enclencha le mode survie sociale qui lui avait semblé inenvisageable. Trois verres de vin, deux mojitos et quatre cigarettes plus tard, Céleste avait échangé quelques mots avec des gens enjoués mais échoué à s’arrimer à leur enthousiasme. En revanche, elle était saoule. C’était toujours ça de gagné.

Elle leva les yeux vers le ciel. La nuit s’employait à le conquérir, mais une lumière résistait faiblement, sculptait dans un élan finissant un dégradé poétique qui, du rose mourant du jour au bleu naissant de la nuit, bouscula Céleste. Autour la fête prend. L’ivresse rend les gestes plus hasardeux, les voix plus bruyantes, les rires plus faciles. On monte le son de la musique. On connaît la chanson, on se précipite vers les enceintes. Pas tout le monde. Les plus téméraires. Des femmes d’abord. On danse. On est rejoint. Les hommes commencent à s’y risquer. Céleste les regarde faire. Elle n’est pas encore une partie du on. Elle reste elle. N’en tire aucune gloire.

Gaëtan, un type drolatique qui s’était qualifié auprès d’elle un peu plus tôt de Bartleby du consulting, l’approche. Ensemble, ils commentent l’audace de certains danseurs. Ils sont ivres, parlent de tout, disent n’importe quoi, ils sont rejoints par des amis de Gaëtan. On débat de sujets insignifiants, on assène des choses insensées avec solennité, pour le plaisir de ne plus rien prendre au sérieux. Bien vite, il est minuit et les masques sociaux tombent. On ne demande plus ce que l’on «fait dans la vie», ça n’a plus d’importance, les digressions sans queue ni tête, les blagues régressives ont pris le relais sur l’échelle de valeurs en vigueur. Céleste s’entend être drôle. Ils rient. Ensemble. Comme des enfants. De bon cœur, elle rit avec ces gens qu’elle ne connaissait pas il y a deux heures.

Romain débarque en les bousculant, il attrape Céleste et d’autres par le cou. Il est heureux qu’ils aient fait connaissance. Il crie, assourdi par les enceintes et l’alcool. Il abuse de superlatifs pour dire tout le bien qu’il pense des uns et des autres. Il exagère et Céleste le sait pourtant sincère. Il hurle qu’il faut danser maintenant. On dit oui, oui, mais on ne bouge pas. Alors affectueusement, Romain s’échauffe, il s’en prend à Céleste, il ne la lâchera pas, elle doit danser, il le sent. Il l’attrape par la taille et l’entraîne vers la piste occupée désormais par des dizaines d’individus échevelés et transpirant sur les sons envoyés par un DJ qui sait manifestement ce qu’il fait, gonflant l’envie, nourrissant l’abandon de ceux qui reçoivent ses ondes.

Céleste se laisse gagner par cette jouissance collective et c’est sans se faire prier qu’elle rejoint le large groupe, escortée par Romain qui saute, comme monté sur ressort. Elle se jette dans le mouvement, conquise à son tour par le génie du DJ. Une joie archaïque, quelque chose de viscéral la possède soudainement, réactive toutes les fêtes passées, toute cette propension à aimer l’instant. Céleste vibre et ondule. Son corps absorbe et incarne les pulsations du son. Dans le creux de son ventre et jusqu’à sa gorge chemine la joie. Elle jette des regards autour d’elle, absorbe l’allégresse, s’émeut des sourires, des visages enjoués, des gestes décomplexés, s’enivre de cette éphémère et bouleversante liberté.

Elle sait le licenciement, le réchauffement, elle sait la misère, l’angoisse, mais elle n’est plus inquiète, elle n’est plus coupable, parce qu’il est peut-être exact, après tout, qu’il y a un temps pour tout. Ce temps-ci est celui de l’ici et de maintenant. Ces deux colosses sont souverains, ils sont ses maîtres et Céleste se soumet de toute son âme, consentante. Une rupture de rythme planante scinde le morceau. Et Céleste ferme les yeux, et Céleste lève les bras. Elle est méduse à nouveau. Mais mieux. Des stroboscopes se fraient un chemin jusqu’à son cerveau, à travers ses paupières baissées. Les bpm s’intensifient derechef et galvanisent la foule qui vibre de concert, comme une seule entité.

Gaëtan et le groupe de copains débarquent, Céleste glapit à leur arrivée, ils s’attrapent les épaules, les bras, sautent en se regardant comme des bienheureux. C’est si simple, la joie, si innocent, pense Céleste. Un morceau encore. Puis un autre encore. Puis un autre. Les minutes coulent discrètement, bientôt elles ont bâti deux heures mais le temps se fait oublier, il n’est plus qu’une illusoire et magnifique dilatation du présent. Les cheveux de Céleste collent à son front, son t-shirt a fusionné avec son dos et le long de son ventre coule la sueur. Elle exsude la joie. Elle se liquéfie de plaisir, seule et avec ces amis nouveaux, seule et ensemble au milieu de tous ces inconnus.

Titubante, elle s’éloigne des enceintes à 4h du matin. Les convives sont résistants car encore nombreux à cette heure avancée, sur la piste et aux quatre coins de la cour, sur des coussins, des bières à la main, des bouteilles de vin aux lèvres qu’on boit au goulot. Céleste embrasse cette douce débauche du regard, avance comme un faon sur les pavés, laisse derrière elle l’empire de la musique qui faiblit. Au fond de la cour, un homme chante une chanson douce en persan. Des gens l’écoutent et émanent d’eux des effluves de cannabis. Céleste approche. D’une main qui tapote le sol, une femme d’une soixantaine d’années l’invite à s’asseoir. Céleste prend place, écoute. L’homme, sa voix, sa chanson sont envoûtants. Quelle chance… Quelle chance d’entendre ça, de distinguer cette présence dans la pénombre, d’accueillir les vibrations exotiques de ce morceau inconnu. Quelle chance, tout de même.

La vision de Céleste est altérée, tous ses sens le sont à vrai dire, mais elle y voit une formidable occasion de ressentir plus fort la chance, la chanson, la beauté. On présente un joint sous son nez. Elle l’accepte. Quelques lattes qui parachèvent ce merveilleux état de conscience modifiée. Céleste tend le joint à sa voisine, puis avise la bouteille de champagne qui lui tend les bras depuis qu’elle a posé ses fesses sur les pavés. Il ne faudrait pas. Il faudrait même se mettre en quête d’un peu d’eau. Céleste a mille gueules de bois derrière elle, certaines déchirantes. Elle sait qu’elle paiera cher ses excès demain. Mais fidèle à la régression heureuse qui la guide comme un gourou depuis plusieurs heures, elle décide de s’enfoncer un peu plus dans l’immodération et saisit la bouteille. Deux gorgées et l’homme qui continue de chanter. Tout ce velours…

Céleste plie ses jambes, les enserre de ses bras et pose sa tête sur ses genoux. Elle voudrait capturer ce moment, qu’il demeure en elle pour toujours, qu’il ne se dissipe pas en même temps que son ivresse, alors elle l’embrasse du regard, fait glisser ses yeux sur les pavés, sur les façades délabrées de l’usine, sur les silhouettes alanguies et les volutes de fumée, qui tous sont caressés plus ou moins intensément par les couleurs changeantes des spots crépitants au loin. L’escalier en colimaçon attire son attention. Elle se lève et le monde tourne autour d’elle. Elle tient bon, avance, monte les marches, jette un œil vers la fête en contrebas. Elle la perçoit comme depuis un bateau balancé par les flots, poursuit son ascension et arrive sur un toit, plat, vaste, vide. Elle le traverse d’un pas lent, bercée par la brise apaisée de la nuit.

Céleste s’accoude sur le muret qui la protège du vide et contemple la ville ensommeillée à ses pieds. Elle sort une énième cigarette, cherche son briquet de la main, rencontre une feuille pliée en quatre, la sort. La lettre. Elle la déplie, considère l’entête. Elle voit flou mais reconnaît parfaitement ces lettres si familières qui formaient le nom de l’entreprise à laquelle elle avait donné bien trop pendant des années pour vendre de la fast-fashion fabriquée aux quatre coins du monde par des humains esclavagisés. Cet état de fait l’embarrassait régulièrement, elle en rejetait les assauts, se nourrissant des arguments des autres, il fallait bien travailler, et puis le département RSE faisait évoluer les pratiques.

Céleste savait que c’était faux, que ces avancées étaient cosmétiques. Cette nuit elle éprouve un soulagement vital, mesure ses compromissions, ses arrangements. C’est fini, tout ça. Maintenant, tout est possible. Mais le monde tangue. Alors Céleste s’allonge. Au-dessus d’elle, trône l’infiniment grand. La Voie lactée se dessine, affaiblie par l’éclairage urbain, immense néanmoins. Des milliers d’étoiles chuchotent à Céleste combien elle est insignifiante. Elle juge cette pensée réconfortante, toute cette relativité. Elle ferme à nouveau les yeux, divague, les bras en croix.

- Vous partez déjà?La voix est irréelle. Le sourire. La fille au sourire. Elle approche. Elle flotte au-dessus de Céleste. Céleste la voudrait plus proche, elle la voudrait fusion. Scénariste de son inconscient, elle s’exauce. Les lèvres du sourire se posent sur les siennes. Un baiser foudroyant, d’une douceur explosive. Jamais Céleste n’avait embrassé une femme. Ce contact l’atomise, électrise tous les pores de sa peau. Les lèvres s’éloignent. Céleste, exsangue, repose sur le sol, s’étonne d’être encore soumise à la loi de la gravité, le corps si lourd, l’esprit si léger. Elle se redresse. Elle est seule. Avec l’idée que tout est possible.


Journaliste indépendante et écrivaine, Jennifer Murzeau vit et écrit à Paris. Elle est l’auteure de cinq romans et un récit, dont Le Cœur et le Chaos, paru en 2021 aux Editions Julliard.

Lire aussi:

Partager: