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Brevets, vaccins, et "science désintéressée" : la petite entreprise de Louis Pasteur

Brevets, vaccins, et "science désintéressée" : la petite entreprise de Louis Pasteur

Brevets, vaccins, et "science désintéressée" : la petite entreprise de Louis Pasteur

Louis Pasteur, l'inventeur de la vaccination, est souvent présenté comme l'icone de la science sans profit et du sacrifie personnel sur l'autel du bien commun. Or toute l'histoire de ses innovations est en fait tramée de questions d'argent.

Sanctuaire flatteur et postérité

Quand vous lisez les très riches pages que le site de son Institut consacre à ses découvertes, il y a de quoi être frappé par le peu de détails sur les brevets qui pourtant vont d’emblée de pair avec les travaux de Pasteur. Le signe qu’on a travaillé à édifier une belle histoire ? Tandis que les travaux sur le célèbre savant français sont légion, un historien des sciences et techniques, Guillaume Carniro, montrait déjà en 2014 (dans Le Mouvement social) qu'il fallait approcher les archives de Pasteur muni d'un peigne à fines dents si toutefois l’on voulait échapper à la mise en récit flatteuse : sa correspondance, telle qu’elle a été publiée, se révèle avoir été expurgée de certains passages, si on la compare aux archives d’origine qui ont été déposées par les héritiers à Bibliothèque nationale de France. Et dans ces cartons recelant les papiers privés du savant, des documents manquent qui laissent plutôt penser qu’on a soigneusement poli la mémoire de Pasteur comme on façonnerait un sanctuaire avantageux.

Gabriel Galvez-Behar rappelle que dans les années 1830 et 1840, “une découverte théorique ne pouvait pas être brevetée, contrairement à une invention industrielle”. Mais précise qu’il restait toutefois “possible de breveter un principe si l’une de ses applications industrielles est en même temps décrite”. Pour les industriels, la facture peut être considérable, à raison de 2% de redevance à payer à l’inventeur. Dans les années 1860, la question de la rétribution financière de la recherche et de ceux qui la font, était toujours l’enjeu d’un débat vigoureux qui cristallisait autour des brevets - avec un contentieux nourri au tribunal, et de nombreux procès pour distinguer ce qui revient à la science et ce qui profite à l’industrie.

Dans ce climat de controverses, l’historien de l’innovation explique que Pasteur, lui, se distingue, justement. Et construira au fond sa carrière en préservant jalousement l’idée de pouvoir choisir entre science fondamentale et industrie. En 1857, le chimiste devenu biologiste n’est plus à la fac de Lille mais à l’Ecole normale supérieure. Il a non seulement besoin de ressources à une époque où le gros des financements publics du Second Empire va à l’instruction primaire ; mais compte aussi tirer profit de ses avancées : “Contrairement à une idée reçue, il ne se contente pas de prendre des brevets pour mieux les faire tomber dans le domaine public”, rectifie Gabriel Galvez-Behar qui montre par exemple que, dans une communication à l’Académie des sciences en 1862, Pasteur fait l'impasse sur le brevet qu’il vient de déposer pour une invention… mais que celui-ci figurera bien dans la version écrite de la même intervention - for the record.

Habile et rusé ? C’est en fait plus subtil : dans l’esprit du monde scientifique alors, il s’agit aussi de se protéger des appétits impérialistes des industriels. C’est aussi dans cette tension-là qu’on peut comprendre l’émergence de savants-entrepreneurs qui déposent des brevets encore discrets puisque jusqu’au tournant du XXe siècle, il faut se déplacer au ministère du Commerce pour consulter des brevets dont l’enregistrement ne se fait pas en temps réel mais trimestre par trimestre.

"Ma femme, qui seule compte dans le ménage..."

Brevets, vaccins, et

Sans doute ces savants-là n’ont-ils pas (ou pas tous) le seul désintéressement en tête en se levant de bon matin. Et dans ses courriers, Louis Pasteur met parfois le souci de l’argent sur le dos de sa femme qui tiendrait les cordons de la bourse. Mais pour les chercheurs de la génération de Pasteur, il s’agit aussi de conquérir, et parfois de préserver, une forme d’autonomie de la recherche alors que la propriété intellectuelle est un gros enjeu juridique, dans les années 1860. Qui révèle en fait un autre enjeu : celui du partage de la valeur du travail scientifique, alors que la science s’internationalise et que la concurrence augmente au passage, avec le risque d’être devancé par un autre chercheur, ailleurs. Après avoir plongé dans les archives de l’Académie des sciences dont Pasteur devient membre en 1862, mais aussi la correspondance privée du savant, Gabriel Galvez-Behar explique que Pasteur "contourne cette logique du désintéressement sans s’y opposer frontalement". Notamment en ayant un usage "profondément ambivalent" du brevet d’invention. En 1865, alors qu'il vient de déposer un nouveau brevet sur la conservation des vins, Louis Pasteur (qui a rejoint l'Académie des sciences depuis trois ans) se justifie :

Mais au sujet de ce même brevet de 1865, il dévoile à un ami agronome qu'il a bien en tête des retombées sonnantes et trébuchantes... et aussi quelques scrupules :

Si sa notoriété aujourd’hui a largement gommé ces questions de gros sous, cette ambivalence de Louis Pasteur n’avait pas échappé pas à ses contemporains. Qui lui rappelaient régulièrement le principe de la gratuité de la science, à mesure que l’inventeur du vaccin consolidait son entreprise. Pasteur imagine pour cela un montage sophistiqué, avec plusieurs structures de recherche distinctes, tandis que la chute de l’Empire et l’avènement de la République le privent d’alliances haut placées pour financer ses recherches. Gabriel Galvez-Behar explique ainsi qu’à partir des années 1870, “Pasteur choisit de donner à sa propriété scientifique une dimension ouvertement économique” :

Ainsi, à la fin de sa vie, Pasteur chapeautera-t-il non seulement l’institut, mais aussi des sociétés capitalistiques ouvertes aux grandes fortunes, comme la Société des bières inaltérables, créée en mars 1873. Valorisée avec un capital de départ de 250 000 francs à l’époque, elle a pour actionnaires de nombreux banquiers. Pasteur y est rétribué, ainsi qu’une équipe de chimistes, en échange de ses brevets sur la bière.

C’est une fois qu’il commence à travailler sur les maladies infectieuses humaines, donc à la fin de sa vie, que Pasteur crée l’Institut à son nom, en 1887. On peut sans doute y voir aussi le fruit d’une tension : politiquement, et éthiquement, alors que le savant a une vraie notoriété de son vivant, il est devenu plus difficile d’afficher une approche par le profit quand on travaille sur la rage et autres maladies mortelles. Mais pour les premiers vaccins qu’il met en œuvre, Pasteur et ses équipes vont malgré tout chercher à conserver autonomie et contrôle… qui passeront par de nouveaux brevets pour en conserver la propriété scientifique, et des montages juridiques pour commercialiser le savoir-faire et contrôler la diffusion des inventions.

Les statuts de l'Institut Pasteur

Louis Pasteur navigue au fond dans un marnage étroit : il veut faire reconnaître son Institut “d’utilité publique”. Or le Conseil d’Etat retoque ses statuts, et Jules Simon l’enjoint “qu’un paragraphe additionnel soit inséré, spécifiant expressément que les membres de la Société de l’Institut Pasteur ne peuvent trouver ni bénéfice, ni rémunération pécuniaire d’aucune sorte”. Il faut lire Gabriel Galvez-Behar pour comprendre que le diable niche dans les détails et que l’enjeu financier ne s’efface jamais pour de bon :

Plutôt que diaboliser à la hâte, il faut ainsi avoir en tête que, pour Pasteur, monnayer ses recherches en défendant sa propriété intellectuelle sur la science, c’était aussi s’assurer du contrôle sur ses découvertes. L’historien Guillaume Carniro avance pour sa part que Pasteur n’est pas encore mort que sa légende est déjà cousue du fil flatteur de la science désintéressée. En décembre 1892, soit deux ans avant sa mort, un jubilé international avait carrément été organisé pour célébrer les soixante-dix ans du savant. Ce jour-là, Louis Pasteur avait fait son entrée dans l'amphithéâtre au bras du président de la République de l’époque, Sadi Carnot. Le grand récit de la science désintéressée était déjà brodé serré. Mais dans cet article de 2014, Carniro mettrait en garde contre un mouvement de balancier trop brutal : pour lui, l’opposition entre science désintéressée et bénéfices personnels pour Pasteur est un clair-obscur qu’il faut observer avec nuance - et prudence :

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