#
Mon chapeau a quatre bosses

Mon chapeau a quatre bosses

Pour la plupart, nous n’avions jamais entendu parler d’Helena Dalli. La renommée lui est tombée dessus par le truchement d’un document qu’elle publia le mois dernier, interne à la Commission européenne, dont un passage recommandait aux collaborateurs de cette dernière de choisir des expressions plus neutres que « Noël » quand il s’agirait de Noël. On pourrait évoquer « la période des fêtes », par exemple, par respect pour ceux qui ne le célèbrent pas. De hauts cris étant poussés, notamment par le Vatican, Mme Dalli retira son guide des bonnes pratiques en promettant, hélas, de revenir bientôt avec un texte retravaillé.

→ LE CONTEXTE. Le Vatican s’oppose à la proposition de ne plus utiliser le mot « Noël »

Helena Dalli est une ancienne ministre maltaise, commissaire européenne à l’égalité. Marlène Schiappa, notre ministre déléguée chargée de la citoyenneté, s’était récemment émue de la découvrir attentive aux revendications d’associations ouvertement islamistes, et on comprend mieux d’où sortent les circonvolutions langagières demandées aux personnels travaillant pour la Commission. Mais le guide contient de nombreuses autres recommandations pour l’adoption d’un vocabulaire approprié, comme d’éviter, quand on s’exprime en anglais, des formules trop « genrées » telles que « man-made » (qui veut dire fait par l’homme, par opposition à naturel), « chairman », ou « ladies and gentlemen » (1).

Ces réformes par petites touches nous assaillent depuis quelques années. Le monde de la musique lui-même, qu’on aurait pu croire plus préservé, est souvent et victorieusement attaqué. Le site radioclassique.fr nous apprend ainsi que le Scottish Ballet propose une version édulcorée de Casse-Noisette, de Tchaïkovski et Petipa, tandis que le Staatsballett de Berlin a choisi de le déprogrammer purement et simplement. En cause, trois brefs et célèbres passages stylisant chacun avec une naïveté forcée la danse chinoise, arabe et espagnole. Un représentant d’un de ces trois pays s’est-il jamais plaint de ces passages ? Des représentants des musulmans d’Europe se sont-ils jamais dits offensés par la mention de Noël quand on parle de Noël ? Non, mais ici et là, dans bien des domaines est instillé un sentiment de culpabilité confus, à la faveur duquel sont installées des modifications considérables dans notre façon de parler, d’écrire, de nous relier les uns aux autres.

→ À LIRE. « Identité, en parler sans se fâcher », notre dossier

Par facilité, nous accueillons ces exigences comme des enfantillages, une mode contrariante dont on reviendra. Mais la liste de nos renoncements s’allonge tous les jours. J’ai l’impression de jouer à « Mon chapeau a quatre bosses ». Pour mémoire, il s’agit de chanter et répéter la brève ritournelle en enlevant un mot à chaque fois. Ça donne d’abord « Mon… a quatre bosses » puis « Mon… a quatre… », et ainsi de suite. Insensiblement nous prenons le chemin qui mène, dans la vraie vie, vers ce type de communication.

Et puis il y a autre chose. Avec tous ses défauts et ses manquements, l’Union européenne est une réalisation extraordinaire du XXe siècle, un accomplissement voulu par des centaines de millions de gens décidés à concrétiser, fût-ce dans la douleur, la formule « plus jamais ça ». Elle va d’ailleurs célébrer le dixième anniversaire de son prix Nobel de la paix, reçu en 2012 pour avoir su, pendant les soixante années qui l’ont vue naître, « promouvoir la paix, la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme » sur son vaste territoire. Ce n’est pas rien.

Pourquoi, avec un tel accomplissement, notre Union ne sait-elle se faire aimer de nous tous qui en profitons directement ? Cela ne la distrairait pourtant pas de ses plus grands, plus nobles objectifs, de penser aussi à nous envoyer des signes tout naturels et tout simples, comme souhaiter un Joyeux Noël aux Européens, de longue ou de fraîche date, quelle que soit leur confession.

Partager: