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J’t’aime gros Parlons beauté

J’t’aime gros Parlons beauté

Je n’ai jamais eu de balance à la maison et je n’ai jamais suivi de régime. À quoi bon si on est toujours à 20 livres du bonheur de toute façon ?

Publié le 18 nov. 2021

En fait, j’ai essayé une fois le régime Atkins il y a très longtemps, influencée par l’engouement pour ce régime atroce, et un mauvais SPM qui me faisait enfler. Au bout de deux jours, j’étais carrément dépressive. Je ne comprends pas comment les gens font pour se torturer ainsi sans être malheureux, parce que manger, c’est la vie. Je veux dire manger quand on a faim, pas pour se récompenser ou se punir.

Mais il y a des gens qu’on met au régime dès l’enfance, et qui passeront leur vie à souffrir, souvent sans perdre les kilos qui dérangent surtout les autres. De toute façon, c’est connu que les régimes draconiens ne fonctionnent pas et que toute une industrie roule sur nos échecs, parce que si on en avait trouvé un qui fonctionne vraiment, tout le monde serait mince en mangeant ce qu’il veut (le grand fantasme inavoué de la partie la plus alimentée de l’humanité).

J’ai regardé les six épisodes de J’t’aime gros, série animée par Christine Morency et Mélissa Bédard, d’abord parce que j’aime gros ces deux femmes pour vrai (et c’est offert sur la plateforme Vrai de Vidéotron). Selon moi, il y a ceux qui aiment Mélissa Bédard et Christine Morency, et les autres, qui sont morts en dedans.

Dans cette émission, elles parlent de la réalité d’être gros (c’est le mot utilisé) avec franchise et avec de nombreux invités pertinents — Lise Dion, Mario Cadieux, Edith Bernier, Mahrzad Lari, Jean-Sébastien Girard, etc. — qui ont en commun non pas d’être gros, mais d’avoir choisi un jour de s’aimer tels qu’ils sont. Ce qui change tout. Parce que ces personnes souffrent plus d’un manque d’acceptation sociale que d’un problème de poids. D’un manque d’amour, crisse, comme le dirait Louise Latraverse. Mais je pense que le mieux serait une indifférence sociale et que chacun puisse s’en foutre pour s’occuper de choses plus intéressantes — comme développer ses passions ou sauver la planète, genre.

Les personnes corpulentes ont non seulement souvent connu la privation de nourriture pour correspondre aux normes — en vain, car au royaume de la taille zéro, c’est perdu d’avance —, mais elles se privent aussi parfois de vivre.

J’t’aime gros Parlons beauté

Comment ? En refusant d’aller au restaurant se faire juger sur ce qu’elles mangent et bien d’autres invitations, comme une journée de baignade pour ne pas se montrer en maillot de bain, en faisant l’amour les lumières éteintes ou en faisant une croix sur l’amour, entre autres nombreux tristes exemples. Bref, elles passent à côté de la vie parce qu’elles ont l’impression que, pour y entrer, elles doivent d’abord maigrir. Et pourtant, la porte est grande ouverte, mais ce sont les préjugés qui la referment, souvent en la claquant au visage de ceux qui nous dérangent dans nos visions étroites, si minces qu’elles empêchent de faire entrer la lumière.

Ces gens ont reçu beaucoup d’insultes sans avoir beaucoup de modèles, d’où l’importance de la diversité corporelle dans ce qui nous est montré partout. D’où le courage que ça prend pour s’afficher tel qu’on est, quand on sait la cruauté dont sont capables les tarés qui n’ont rien d’autre à faire que de juger les autres.

Pourquoi les gros dérangent-ils tant ? « Parce que les gens n’aiment pas ce qui est différent d’eux », croit Mario Cadieux, qui a subi des humiliations que je n’arrive toujours pas à digérer.

Avez-vous vu la vidéo de Christine Morency qui recrée la célèbre scène du film Flashdance pour son amie Mélissa Bédard à l’émission Prière de ne pas envoyer de fleurs ? C’est devenu viral. Même à 20 ans avec ma taille de guêpe, je n’aurais jamais osé une chose pareille, parce que je suis trop pudique pour ça. Je savoure d’autant plus l’audace.

J’ai participé cet automne à quelques segments de l’émission Retour vers la culture, mais avant mon premier enregistrement, j’ai vécu une panique. Je me demandais de quoi j’allais avoir l’air, plus que si j’allais avoir du fun, après un an de pandémie à faire la cuisine en pyjama. J’ai pris des rendez-vous d’urgence chez le coiffeur, l’esthéticienne, la manucure, magasiné pour des vêtements et du maquillage, un gros blitz en un temps record.

La télé a quelque chose de terrifiant, par comparaison avec la radio ou le journalisme écrit. Tout est une question d’apparition et d’apparence, de charisme et d’aisance face à un public qu’on ne voit même pas, mais dont on subit le tribunal pour un cheveu mal placé ou un bourrelet qui dépasse. Sauf qu’une fois devant les caméras, il n’y a pas d’autre choix que d’être soi.

En regardant J’t’aime gros m’est revenue l’étrange discussion entre Anne Dorval et Julie Snyder à L’autre midi à la table d’à côté. Elles aussi ont parlé de poids, Anne demandant à Julie si elle mangeait assez parce qu’elle la trouvait menue, elles ont parlé de culotte de cheval et du fait d’être petite, que Snyder voit comme un avantage auprès des hommes et un gage de vieillir mieux. On sentait moins d’amour entre elles qu’entre Mélissa Bédard et Christine Morency, mais ce n’est pas pour opposer ces femmes que j’évoque cette rencontre. À mon humble avis, ce sont deux facettes d’une médaille. Cette obsession que nous avons de l’apparence, celle des femmes en particulier, obsession qu’elles intègrent dès le plus jeune âge et qui peut gâcher les plus beaux moments de l’existence, de 7 à 77 ans — on n’a qu’à lire les commentaires envers les actrices de Sex and the City, juste parce qu’elles ont physiquement changé, comme si c’était possible d’être immuable.

Très lentement, je sens cependant un éveil lié à une immense fatigue. Grosses, maigres, jeunes ou vieilles, on dirait qu’il n’y a jamais de break, que la beauté semble toujours un idéal impossible à atteindre, auquel les hommes sont de plus en plus soumis eux aussi.

Que de souffrances inutiles pour entrer dans un unique moule désespérément petit, conçu par le conformisme, alors que chaque personne est unique. La laideur, elle est là, dans cet étouffement. Car enfin, que de temps perdu quand la vie, elle, n’attend pas, et n’attend rien d’autre qu’on en jouisse.

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