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J’ai la peau noire et je ne suis pas une personne racisée

J’ai la peau noire et je ne suis pas une personne racisée

J’ai la peau noire et je ne suis pas une personne racisée

Comme bien des personnes à la peau noire, j’éprouve un profond malaise face au concept sociologique de « personne racisée ». Je ne me reconnais pas dans la définition d’une « personne appartenant à un groupe pénalisé » qu’on veut m’assigner. Mon identité, je suis la seule à pouvoir la construire. Et j’aspire à un Québec où les identités raciales n’auront pas leur place.

Publié le 18 avr. 2021 Murielle Chatelier Journaliste pigiste, Montréal

Au Québec, le concept de « personne racisée » s’est imposé sans qu’on y prête trop d’attention. Pourtant, la définition de ce terme est lourde de sens puisqu’elle met en cause la société qui serait responsable de « raciser » les individus.

Le sociologue Rachad Antonius a décrit ce concept ainsi en 2017 à l’émission Plus on est de fous, plus on lit ! : « Processus qui assigne des gens à des groupes infériorisés et qui justifie des rapports de discrimination. »

Ainsi, sans même que j’aie mon mot à dire, on affirme que je suis discriminée par ma société à cause de ma condition de « Noire ».

Tania de Montaigne, l’autrice de l’essai L’assignation – Les Noirs n’existent pas, voit ainsi la chose dans un entretien récemment publié dans le quotidien Ouest-France : « Mais le racisme, c’est aussi de penser que quelqu’un, parce qu’il est noir, qu’il a les yeux bridés ou une certaine religion, a une place déterminée dans la société. C’est un choc de comprendre qu’il y a un dictionnaire qui va avec votre couleur. »

Non à la race

En France, comme aux États-Unis d’ailleurs, de plus en plus de voix d’universitaires à la peau foncée, qui sont tous engagés dans la lutte contre le racisme, s’élèvent pour décrier cette obsession de la race qui afflige nos sociétés contemporaines. Car contrairement à la croyance populaire, tous les « Noirs » ne pensent pas de la même façon.

J’ai la peau noire et je ne suis pas une personne racisée

L’autrice, juriste et comédienne française Rachel Khan vient tout juste de publier le livre Racée pour exprimer son refus d’être enfermée dans une case qu’elle n’a pas choisie et rendre hommage à l’universalisme.

Comme beaucoup d’autres, elle ne supporte pas l’idée qu’on décide pour elle qu’elle est une victime.

Glenn Loury, économiste et professeur à la Brown University, a quant à lui déclaré dans un superbe article publié en février dernier dans Le Point et intitulé Être noir n’est pas une opinion : « Aux yeux des gauchistes raciaux, nous sommes comme des enfants blessés et ballottés par l’Histoire et incapables de nous en sortir. Ça me rend fou. »

Se prendre en main

Contre mon gré, je possède aux yeux de certains les caractéristiques d’une personne qui pourrait appartenir à un « groupe pénalisé ». Fille d’immigrants à la peau noire, j’ai grandi dans un quartier défavorisé de l’est de l’île de Montréal et je suis devenue une mère de famille monoparentale jeune, sans avoir terminé mes études. Une recette gagnante pour vivre dans une situation précaire.

Si je m’étais laissé distraire par ces barrières qu’on dit invisibles mais systémiques ou par la pensée que d’autres sont plus privilégiés que moi, je n’aurais tout simplement pas pu m’en sortir.

Mais voyez-vous, cette idée que j’avais tout pour échouer m’a au contraire motivée plus que jamais à me démener comme un diable dans l’eau bénite. Aucun système ou individu n’aurait pu venir à bout de ma profonde détermination.

Ainsi, j’ai terminé mes études universitaires en trimballant parfois mon bébé sur mon campus pour mes travaux d’équipe et en ratant un nombre inimaginable de cours parce que je n’avais pas de gardienne. Je me suis débrouillée avec les moyens du bord. Et j’ai tracé mon propre chemin en faisant taire toutes ces statistiques qui me destinaient à un avenir peu reluisant. En dépit de tout, j’ai atteint le seul objectif que je m’étais fixé à ce moment-là : donner une vie qui a du sens à ma fille.

Aujourd’hui, je refuse de me laisser enchaîner par des mots ou des concepts qui me présentent de facto comme un être défavorisé. Ce n’est pas ce que je suis. Au contraire, je m’estime même privilégiée d’être née au Québec et d’avoir accès aux mêmes ressources que n’importe qui. Dans mon foyer, il n’y a pas de « personnes racisées » : il n’y a que des personnes qui décident elles-mêmes de leur place dans leur société.

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