#

A l’Ehpad de Bozouls, les insidieux dégâts de la pandémie

A l’Ehpad de Bozouls, les insidieux dégâts de la pandémie

A l’Ehpad de Bozouls, les insidieux dégâts de la pandémie

Cette page a besoin de l'activation de Javascript pour fonctionner correctement.

Un déambulateur fraye son chemin vers l’entrée, balles de tennis aux pieds pour éviter de glisser. Il est 10 heures aux Caselles, l’Ehpad de Bozouls, un petit village au cœur de l’Aveyron. Le dos voûté par ses 92 ans, Etienne Fabre le tient fermement et se poste, décidé, devant les baies vitrées. Aujourd’hui, on vient le chercher pour la journée.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

Sa femme, Odette, et son fils, Alain, passent la porte une bonne heure après. « Pardon papa, mais six heures de route depuis Toulon, et tous ceux à qui il faut rendre visite quand on revient au village, ça n’aide pas à la ponctualité. » On présente son passe sanitaire et on ne s’embrasse pas. Mais, au moins, les visites sont autorisées. « Si l’on veut en sortir, il faut au moins ça », concède Alain. Masque sur le nez, il a le sourire au bord des yeux quand il regarde son père. Un voile pudique s’abat sur ce que tout le monde voudrait oublier. Ce foutu coronavirus, avec ici des « r » roulés par le patois, qui les a encore davantage séparés.

A l’Ehpad de Bozouls, les insidieux dégâts de la pandémie

Aux Caselles, le hall d’entrée fait office de salle de télé, de jeux, d’attente et de palabre. Il y a bien une autre salle commune, encore plus grande, juste à côté, mais tout le monde préfère se retrouver ici, sur la place d’un village dans le village. Raymonde Segond ouvre le bal tous les matins. La canne coincée sous le bras, elle vient s’installer à 8 h 15 à « sa » place, le siège bleu à côté de la plante. A 89 ans « quelque chose comme ça », elle a passé sa vie à « se placer », comme elle dit. A faire le ménage chez les uns, des travaux agricoles chez les autres. Alors pas question de rester cloîtrée dans sa chambre, elle a besoin de « voir du monde ». Et du monde, il en passe. Gilles et son chariot de ménage, Camille avec celui des médicaments, Véronique qui court entre deux toilettes. Le ballet des blouses colorées ne cesse jamais.

« On passe notre temps à dire qu’on repassera », soupire Bhamini Prayag. A 62 ans, dont quinze passés comme aide-soignante aux Caselles, elle connaît chaque résident par cœur. Leurs pathologies, évidemment, mais surtout leurs vies. La passion pour la philatélie de Gérard, la croix de guerre du résistant Delsol, l’amour que Josiane et Pierre ont retrouvé ici… « Les aides-soignantes, c’est beaucoup de clichés. On nous voit comme les laveuses de fesses ou on ne nous voit carrément pas. Mais si on n’est pas là pour les regarder, les toucher, leur donner de l’amour au quotidien, qui le fera ? » D’autant que, pour beaucoup, les visites des familles se sont raréfiées depuis le début de la pandémie. Sans compter la période où il a fallu tout fermer.

Il vous reste 66.08% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.

Partager: